Portrait de Marrakech
Elle déblatère à chacun, cancanant vipère, les imperfections supposées des uns et des autres
Un nouveau fer à repasser « Il a acheté le moins cher ! ». Des courses faites « Il n’y a pas de lait pour ma petite fille, « la pauvre ». Une serviette manquante « On n’a pas le droit de se servir sans le dire ».
Les récriminations pleuvent, personne ne trouve grâce à ses yeux, ni merci.
Sa petite fille – quatorze mois - « la pauvre ! » - commence à marcher ce qu’elle ne fit correctement qu’au jour de l’an. Pour l’heure reste encore incertaine s’accroupit après un pas ou deux.
Imen tempête lorsqu’elle veut quelque chose, se met à pleurer, braille. Sa mère ne lui dit mot ou rarement. Elle ne la gronde que lorsque elle-même, par moi, a été engueulée, ainsi se défoule-t-elle sur sa fille de telle sorte que – bien souvent - je n’ose lui faire la moindre remontrance craignant qu’elle ne fessa injustement le bébé. Bébé qu’elle a eu à quarante quatre ans. On ne sait l’histoire précise, ni la réalité. Elle aurait « couché » - par mégarde ? – se serait retrouvé enceinte, l’homme parti. De honte – ou renvoyée – elle dut quitter la famille qui l’employait à Casa. S’en revint à Marrakech. Sa mère ne la reçut, la traitant d’étrangère, de pute. Elle fit – comme beaucoup d’autres – accroupie le long d’un mur, le bébé entre les bras, la manche. Elle fut – jour de chance – recueillie par un Européen qui, de pitié – charmé par le petit bout somnolent entre les maigres bras de la mère - lui paya logement, nourriture - puis me proposa de la prendre à mon service.
Devant le Café de France tous les matins dès l’aube, debout, appuyé sur sa canne de bois, l’aveugle tapote – à l’aide d’une écuelle de plastique jaune – la crosse afin d’attirer l’attention. Vêtu d’une djellaba marron informe, usée comme lui, un bonnet de laine violet enfoncé jusqu’aux oreilles, les écartant, ses petits yeux vides et ses rides sourires on dirait d’une souris. Arrive riant, plein de vitalité, de puissance, un gigantesque noir Gargantua local, toujours une besace en bandoulière, toujours la main droite en laquelle il fait tressauter des Dirhams signalant ainsi qu’il est vendeur de cigarettes à l’unité ; il arrive riant, serre le minuscule aveugle entre se bras, l’entraîne au long de la rue, apostrophant les habitués des cafés, blaguant avec tout un chacun ; l’aveugle aux anges se prêtera au jeu puis se postera devant le marché, le noir parcourra de long en large, à la rencontre de clients, la rue qui borde la place.
Un ouvrier cantonnier défait l’ouvrage de la veille. Il enlève les pavés posés et cimentés d’hier. L’aveugle butte. L’on se précipite. Des curieux regardent la scène. Puis leurs regards se tournent vers la charrette qui vient de verser. Les sacs de ciment transportés s’éventrent répandant le contenu. Nul n’intervient. Voir comment le charretier va s’en sortir !


