Fêtes Marrakech
Bouch n’a pas d’heure ni de respect pour ses engagements. Il aime la compagnie. Ne supporte pas la solitude. Fume – maintenant qu’il lui a été alloué un revenu hebdomadaire – de plus en plus de joints. Quelque peu sans gêne, se sert sans invite ! Passe des heures dans une galerie de peinture, boire le thé, fumer, commenter, refaire le monde, avoir des projets d’un futur qu’il ne connaîtra, des envies qu’il n’assouvira, chimères et rêves d’une époque bénie, à venir, inaccessible pour lui. Sa main percée laisse filer toute monnaie A peine a-t-il eu sa solde que celle-ci – maigrichonne, certes – s’évapore au feu de ses dépenses futiles. Jamais ne peut, il le pourrait, ne veut faire nettoyer sa veste unique – son unique veste- ni son pantalon. Quant aux chaussures !!!
Il préfère m’emprunter – sans demander mon accord – mes chaussettes, chaussures, vestes… Qu’il salit inexorablement. Trop tard lorsque je m’en aperçois !
Bac plastique orange ajouré où s’égoutte la vaisselle. Des verres, posés à l’envers, lisses, reposant translucides, reflétant la lumière pale d’une ampoule nue pendue à un fil. Les verres identiques, sans aspérités, semblent refuser une main qui glissera au contact, eux pour rester intacts, purs ! Evasés pour que l’arôme contenu s’évade, nulle envie de s’en servir même pour de l’eau consommer. A côté, se dressant verticales, les dominant, trois assiettes sur leur bord des liserés verdâtres, d’arcopal faites, aucun plaisir pour les yeux, nulle envie de saliver, la meilleure cuisine y fut-elle déposée. Assiettes plates, résistantes, luisantes en sombres reflets. La théière d’étain – sorte de lampe d’Aladin – accolé au bac paraît indépendante, narquoise aux prisonniers du bac. Installé à même l’évier, le centre gonflé, ciselée, le bec agressif, couvercle pointu paraît bonhomme, au toucher se défend lorsqu’elle contient l’eau chaude, la menthe et le sucre ; d’un linge ou d’un papier sur l’anse il faut pour la saisir. Levée haut pisse son jus dans les verres d’un bruit de cascade qui nous enchante. La main soulève le couvercle reverse le verre de thé en la théière. Opération répétée de trois à quatre fois pour mieux mélanger le contenu, servi haut pour aérer. Des bruits d’aspiration et de succion, les musiciens boivent, rajoutant à poignées du sucre. Les instruments sortis de leurs housses sont accordés en un long miaulement de cordes. Les tambourins sur le brasero réchauffés, que la peau prenne souplesse, que le son devienne harmonieux. Les vêtements traditionnels portés avec élégance. La troupe boit, fume le kif.. Préparatifs pour la répétition en cours. Dans la cuisine l’égouttoir s’est vidé de ses entrailles : verres, cuillères, assiettes servant maintenant les hôtes. Fatima reste, Imen sur le dos, dans ses terres. Elle écoutera isolée du pas de la porte de la cuisine les gnaouas, leurs morceaux de musique et les chants. Ses yeux brilleront de plaisir. Imen se balance, cadence.


